9 septembre, Dej : bilan mitigé

Ce voyage, qui se termine aujourd’hui par un dernier passage à Dej, avait pour objectifs de recueillir de nouveaux éléments sur ma famille Baruch, sur Etus Sterberger et les siens et, surtout, sur ses enfants, mes demi-frères Hermann et Marcel.

Les deux premiers objectifs ont été, quoique très partiellement, atteints ; le troisième n’a rien donné d’autre que de nouvelles interrogations. Pour le moment sans perspectives de réponses.

Mes grands-parents Josef et Sara Baruch avaient, je le sais désormais avec certitude, cinq enfants. Durant ce voyage antéchronologique, j’ai découvert le dernier d’entre eux, Jenö, en réalité le premier de la fratrie. J’ai également découvert son épouse, Frida (Batia) et ses trois enfants, Henrik, Eva et Edit, tous déportés, comme les autres. Compte tenu de facteurs divers dont, notamment, la date du mariage de mes grands-parents et les lieux de naissance de leurs enfants, il est hautement improbable qu’un sixième sorte un jour du chapeau. J’ai enfin retrouvé dans la synagogue de Sighisoara trace de la famille Baruch ; et dans le cimetière juif de la même ville, les tombes de mes arrières grands-parents, Mozes et Rosa Baruch. Mon père, qui avait quitté ce monde en concédant à peine avoir eu des parents, est ainsi restitué dans son univers familial : le fils d’un père et d’une mère, le frère de quatre autres enfants. Même s’il paraît banal, ce secret enfin mis au jour n’est pas mineur.

La récolte est moins riche en ce qui concerne la famille Sternberger, même si les résultats ne sont pas à mépriser. J’ai ainsi enfin localisé le village des Sternberger, Ercea, près de Targu Mures. C’est là que le père d’Etus, Hermann Sternberger est mort en 1907. Selon une pratique courante dans de nombreuses familles, l’un des fils d’Etus, le premier, porte d’ailleurs le même prénom que son grand-père.

Ercea est également le lieu de naissance d’Etus. C’est ce lieu qui est indiqué sur divers papiers officiels émanant d’autorités administratives, lors de son séjour en Belgique, dans les années vingt et trente. Ercea est notamment mentionné sur l’acte de naissance de ses enfants comme sur le registre des étrangers de la police anversoise. L’acte de naissance d’Etus Sternberger découvert dans les archives de Targu Mures confirme partiellement ces renseignements. Cette pièce comporte deux bizarreries : la date de naissance qui y est inscrite (28 mai 1899) est différente, à dix jours près, de celle mentionnée sur les documents d’origine belge (18 mai 1899) ; l’acte de naissance roumain porte le nom de Mari Sternberger et non celui d’Etus Sternberger.  Comment le 18 mai est-il devenu le 28 mai ? Comment le prénom Etus a-t-il remplacé celui de Mari ? Simples erreurs administratives, comme il était courant d’en voir dans la gestion des émigrés ? Changement délibéré de prénom, entériné ensuite par la bureaucratie ? Substitution de papiers, voire de personnes ? Ces questions sans réponses ne permettent pas, pour le moment, d’avoir une conviction définitive, même s’il est hautement probable que j’ai bien mis la main sur l’acte de naissance d’Etus Sternberger.

Je n’ai, en revanche, fait aucun progrès en ce qui concerne mes demi-frères. Je connais précisément leur date de naissance et, avec une haute probabilité, celle de leur mort. Entre les deux, je ne possède rien. Je suppute qu’en compagnie de leur mère qui se séparait de mon père, ils ont quitté la Belgique entre 1935 et 1938 et sont revenus en Roumanie, à Dej, où la guerre les a pris et la déportation emportés.

Ce 9 septembre je reviens donc dans la ville pour tenter de recueillir quelques éléments. Quelles écoles fréquentaient les enfants ? Un historien local, Ferenc Kiss, m’affirme que les archives scolaires d’avant-guerre sont désormais regroupées au lycée Andre Muresanu, le principal établissement de la ville. Je m’y rends, mais malgré la bienveillance active des deux secrétaires du directeur je ne trouve rien : les enfants ne figurent sur aucun des registres des années trente. Les archives de la décennie suivante manquent, disparues dans les désordres de la fin de la guerre, lorsque les troupes et l’administration hongroises, en fuite devant l’avance de l’armée soviétique, ont évacué la Transylvanie du Nord qu’elles occupaient depuis 1940.

Marius Birnbaum, l’un des rares membres d’une communauté juive squelettique, ne parvient pas non plus à m’aider. J’interroge les trois vieux rescapés juifs revenus d’Auschwitz dont il me donne les noms. Aucun n’a entendu parler de la famille Sternberger et, à fortiori, de Hermann et de Marcel.

Peut-être fais-je fausse route ? Etus et ses enfants ont certes été déportés à partir de Dej – une liste en ma possession le dit – mais rien n’assure qu’ils sont arrivés dans cette ville lorsqu’ils ont quitté la Belgique quelques années auparavant. Bref, je n’en sais pas plus aujourd’hui que je n’en savais trois semaines plus tôt. Pire, je ne sais même pas comment saisir le fil qui me permettrait de reprendre mon exploration.

Je vais laisser mûrir. Peut-être, un jour, me viendra-t-il une idée. Dans quelques semaines j’irai voir à Anvers ce que peuvent révéler les fichiers de la police des étrangers. Ce sera pour ce blog que je suspends aujourd’hui une nouvelle saison.

8 septembre, Tirgu Mures : Susana

Si j’osais la paraphrase, je dirais qu’entre Susana et moi, ce fut du sérieux !

Susana Russ –son nom complet – , je l’ai d’abord rencontrée par téléphone. N’allez surtout pas, cher lecteur, imaginer une conversation équivoque, menée par l’intermédiaire d’un de ces sites coquins si nombreux aujourd’hui. Non, comme je l’ai écrit plus haut, ce fut du sérieux. Une confrontation sérieuse .

J’étais à la recherche d’Etus, née, je le savais désormais, dans le village d’Ercea, non loin de Targu Mures. Mais les Archives nationales de cette dernière ville où, normalement, aurait du se trouver son acte de naissance, n’avaient rien sur le village. Peter Moldovan, l’archiviste, m’a renvoyé au bureau de l’état-civil, à la mairie. C’est là que, pour la première fois, j’ai croisé la route d’Anamaria Onac, la secrétaire générale de la mairie de Targu Mures.

Anamaria Onac a de l’énergie à revendre et, coup de chance, elle voulait m’aider. Elle m’a emmené dans son bureau, m’a fait asseoir et a dit : « Je m’en occupe ». Anamaria est une magicienne du téléphone, une prestidigitatrice qui jongle avec un nombre illimité de combinés. Tel Napoléon qui menait de front une bataille, une galanterie et une réforme, Anamaria est capable de tenir trois conversations téléphoniques à la fois. C’est un minimum. Ce jour là elle s’est surpassée. Je ne sais pas qui elle a appelé, mais au bout de vingt minutes elle m’a dit : « Nous allons dans le bâtiment d’à côté, aux archives du comté (circonscription administrative équivalente au département français). Ils ont la copie de l’acte que vous recherchez ».

Précédé d’Anamaria, j’ai traversé au pas de course des couloirs, descendu et remonté des escaliers, poussés des portes surveillées par des gardiens. Mais aux archives du comté, bernique. Anamaria s’est saisie à nouveau de son objet préféré. Dix minutes plus tard, elle savait que les archives de l’état-civil d’Ercea étaient conservées à la mairie de Faragau, gros bourg accroché à petite distance de la ville de Reghin. Il était temps pour Susana Russ d’entrer en scène.

Cette dernière est la secrétaire de mairie de Faragau. C’est son titre officiel, tel qu’elle ne manque jamais de le mentionner sur les documents qu’elle délivre, à côté d’une signature de ministre et d’un beau tampon rouge qui l’officialise. Dans son bureau protégé d’une porte de bois doublée de solides barreaux identiques à ceux d’une prison, elle veille sur son trésor :  l’armoire de fer qui contient les registres dont elle a la charge. Au téléphone, Anamaria a réussit à lui faire ouvrir celui de l’année 1899 et lui a demandé de retrouver le nom d’Etus Sternberger. Il y était, bien classé à la date attendue. Pour la première fois depuis cette longue quête, j’avais une trace officielle de la mère de mes deux frères. J’ai cherché à en savoir plus : qui était son père, où habitait la famille avant guerre, quelle était l’identité de la mère, son lieu de naissance. Au téléphone, Anamaria serrait Susana de près. Celle-ci a lâché quelques bribes d’ information supplémentaires, mais, a-t-elle précisé, pas question de donner copie du document, ni de le montrer. « Qu’il passe, a-t-elle dit, on verra ».

Deux jours plus tard, j’étais à Faragau où Susana m’attendait de pied ferme. Entretemps, Anamaria, dont le père est lui-même maire d’une ville voisine, avait mobilisé quelques notables de son bord pour qu’ils interviennent à mon avantage. Tel un roc, Susana s’est montrée inflexible. La seule chose qu’elle consentait à donner était un extrait de naissance succinct, satisfaisant pour une démarche administrative ordinaire, mais insuffisante pour la reconstruction d’une vie. J’ai tout essayé, y compris le coup vicieux de lui montrer la photo d’Etus et de ses deux enfants en lui assurant – méprisable mensonge – qu’elle avait été prise juste avant leur déportation. Susana a chancelé une seconde, mais s’est rapidement reprise. « Données personnelles, répétait-elle avec la régularité d’un métronome, c’est confidentiel ». Puis-je voir au moins le document, ai-je encore demandé dans l’espoir de grappiller une ou deux informations supplémentaires ? « Impossible, données personnelles » !

Traduction succincte de l’acte de naissance de Mari (Etus) Sternberger tel que concédé par Susana Russ. (photo S. Valtat)

J’étais battu. Anamaria a fait à nouveau le siège de son père. Deux jours plus tard, elle m’annonçait que Susana, finalement, consentait à me montrer le document. Il fallait retourner à Faragau. Quand j’y arrivai, Susana n’était pas au rendez-vous ! « Elle a été appelée à une réunion pour préparer le recensement », m’expliqua une secrétaire. Subtile et retorse Susana. Quarante ans de mairie lui en avaient enseigné toutes les ficelles. Elle était une vraie pro, et moi je n’étais qu’un novice ! La partie ne pouvait être qu’inégale.

Absente au rendez-vous qu’elle m’a fixé, Susana Russ a fermé à clef la porte de son bureau… (photo S. Valtat)

J’ai quand même fini par voir le document. Grâce à Anamaria, encore, qui a pu organiser son dévoilement solennel aux archives du comté où, entretemps, il avait été retrouvé.

Ce 8 septembre, à 8 heures du matin, je pénètre donc dans le bureau de Karol Domby, chef du service de l’état-civil du comté de Mures. A sa gauche est assise sa secrétaire ; Anamaria et le chef du service de l’état-civil de la mairie ont pris place derrière. Les mines sont graves, comme si l’on s’apprêtait à ouvrir un testament. Karol Domby commence par rappeler les conditions de la rencontre, telles qu’elles ont été négociées avec les nombreuses –et mystérieuses- instances qui ont eu à connaître du dossier : le document va m’être montré, j’aurai le droit de prendre des notes mais pas de photo. Enfin, je ne recevrai pas de photocopie. Si, néanmoins, j’en désire une, je devrai m’adresser à l’ambassade roumaine en France qui transmettra ma demande par les voies usuelles.

J’accepte les conditions posées et Karol Domby se fait apporter le registre des naissances de 1899. L’acte concernant Etus Sternberger s’y trouve avec, cependant, deux petits mystères qu’il me faudra résoudre : la date de naissance qui figure sur l’acte est différente, à dix jours près, de celle que j’ai eue par d’autres voies ; le prénom enregistré du nouveau né n’est pas Etus mais Marie, prénom inusité dans les familles juives.

A ces détails près, Etus (Marie) Sternberger est née à 8 heures du soir, le 28 mai 1899, à Ercea (à l’époque Nagy Erese) ; son père, Herman, épicier du village, avait alors 50 ans et sa mère, née Ilona Kohn, en avait 35. Dans la foulée, j’ai le droit de jeter un œil sur l’acte de décès du père qui figure dans un registre voisin : Herman Sternberger est mort d’une « affection pulmonaire » à Ercea, le 10 avril 1907, à 8 heures du matin. Etus Sternberger, sa fille, allait avoir 8 ans. Un certain Mozes Rosenfeld est venu déclarer le décès.

7 septembre, Ercea : « Evrei, Evrei… »

(photo S. Valtat)

De tout temps Ercea est resté enfoui au croisement de deux modestes collines. Sur l’une se dresse la mairie qui fait également école ; sur l’autre, en bordure de forêt, s’étend le cimetière. Le village se résume à quelques dizaines de maisons précédées d’une cour ou d’une pelouse, adossées à un potager et clôturées d’une palissade de bois. La route défoncée qui traverse Ercea et sur laquelle l’on croise carrioles et chevaux, la tête décorée de deux pompons rouges, paraît n’être faite que de poussière.

Lorsque Etus Sternberger y est née, il y a aujourd’hui cent douze ans, le village ne devait pas être très différent de ce qu’il est aujourd’hui. A quelques antennes paraboliques près. Lorsque j’y débarque, quelques paysannes, la taille entourée de multiples jupons et la tête coiffée du traditionnel fichu, me regardent d’un regard appuyé. Nulle animosité ; elle ne sont que curieuse. « Evrei ? Evrei ? » (Juifs ?), leur dis-je. Non, il n’y en a pas, répondent-elles en prenant la peine de réfléchir. Pas ici.

Au coin de ce qui ressemble à une petite place, face à l’épicerie qui fait office de tout, poste comprise, une robuste paysanne assise sur un escabeau épluche les haricots qu’elle choisit dans le seau rouge émaillée posé sur ses genoux. « Evrei » ? Elle me sourit, me répond quelques chose en roumain puis, voyant que je ne comprends pas, pointe d’un mouvement de va et vient son index vers le sol, montre d’un geste circulaire sa maison et ses dépendances et répète : « Evrei, Evrei » : naguère, la maison était celle d’une famille juive.

Dans la cour de l’ancienne maison juive.

 

Elle appelle son mari qui sort du potager où il travaillait.  L’homme porte le petit chapeau habituel de la région et, malgré son âge, a les épaules robustes et les muscles saillants. Il marche lentement, marmonne quelques mots, entre dans la maison et en sort avec un cahier crasseux dans lequel sont pliés quelques documents à moitié déchirés qu’il me laisse feuilleter.

Dans le cahier où sont conservés les documents de propriété figure l’acte de vente de la maison.

L’un, que je me ferai traduire plus tard, est le contrat de vente de sa maison. Ecrit en un hongrois juridique et suranné, il indique que le 14 novembre 1909, la Banque d’épargne et de crédit sise à Reghin a vendu à Mozes Rosenfeld et à son épouse Esther, née Klein, la maison et le morceau de terrain où je me trouve aujourd’hui. L’acte a été signé en présence de Miklos et Lajos Klein, agissant comme témoins. L’autre document, qui porte le sceau de la République populaire de Roumanie, est écrit en roumain et date de 1946. Il indique que le propriétaire de la maison, Mozes Rosenfeld, a disparu avec les siens en déportation ; que ses biens sont devenus vacants et qu’en conséquence l’Etat les transfère à un nouveau propriétaire. C’est à ce dernier que mon interlocuteur a acheté la maison, à une date imprécise. « Il y a longtemps », dit-il.

La dernière page de l’acte de vente de la maison achetée par Mozes Rosenfeld.

Trois maisons plus loin, je fais la connaissance d’Aurelia Milasan, une roumaine d’Ercea mariée en Italie, qui passe ses vacances au village, chez ses parents. Son italien nous sauve. Bombardée interprète officielle, Aurelia nous mène de maison en maison, à la recherche des Juifs qui, autrefois, habitaient le village. Consciencieusement elle traduit des bribes de souvenirs, concédés avec difficulté par quelques vieillards : oui, Ercea a abrité des Juifs ; deux familles, peut-être trois, mais pas plus. Leur nom ? Les plus vieux ne les connaissent plus. « Ici, dit l’un d’eux, comme pour s’excuser, on ne s’appelle que par le prénom. Leur nom nous était inconnu. L’un s’appelait Metala, non, Metula, je ne sais plus… » Un autre se souvient également de Metala-Metula mais croit savoir qu’il était Souabe, pas Juif, issu de cette population allemande installée en Transylvanie au XVIIIème siècle sous l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche.

Aurelia Milasan notre « interprète » et son père. A l’arrière plan, sa mère.

Et Rosenfeld ? Ah, oui, il habitait la maison sur la place. C’était l’épicier du village. « Il était gentil, dit une vieille dame qui ne se souvient d’aucun autre Juif. Au moment de Pâque, il décorait son jardin et priait ». La vieille, qui a aujourd’hui quelque 85 ans, raconte également le jour où « des gens en uniforme » l’ont emmené, lui et sa famille. « Ils sont entrés dans la maison, dit-elle d’un ton courroucé, comme si elle revivait la scène. Ils ont tout pillé, tout cassé, puis sont repartis avec lui. Des choses pareilles, ça ne se fait  pas ! »

Auprès des doyens du village…

 

… la recherche des témoignages.

Le nom d’un Sternberger mort en 1907 ne dit rien à personne. Me voilà réduit à tisser des hypothèses en rapprochant l’acte de décès du père d’Etus de l’acte d’achat d’une maison de village. Leur point commun : Mozes Rosenfeld. C’est lui qui, le 10 avril 1907, a déclaré à l’état civil la mort de Herman Sternberger, l’épicier d’Ercea et, vraisemblablement, son seul voisin juif. C’est également lui qui, deux ans plus tard, a acheté une maison et est devenu le nouvel épicier. Entre ces deux évènements s’est glissée une banque. Est-ce cette même maison qu’elle a rachetée à la veuve Sternberger puis qu’elle a revendue à Mozes Rosenfeld ? Ou, plutôt que de la racheter, la banque l’a-t-elle saisie en exécution d’une hypothèque garante d’un prêt que la mort du chef de famille n’a pas permis de rembourser ?

Quoi qu’il en soit, la jeune Etus Sternberger, enfant âgée de 8 ans à la mort de son père, semble avoir alors quitté avec sa mère son village de naissance. S’est-elle installée à Dej où la famille Sternberger avait des attaches ?